Par Geoffroy Foumboula Libeka Makosso, Acteur civique
Il y a quelques jours, la Haute Autorité de la Communication (HAC) a pris la décision de suspendre l’accès aux réseaux sociaux sur l’ensemble du territoire national. Une mesure brutale, aux conséquences lourdes, qui suscite incompréhension et indignation. À bien des égards, cette décision apparaît excessive et contraire à l’esprit, sinon à la lettre, de l’article 14 de la Constitution gabonaise, lequel consacre la liberté d’expression et le droit à l’information.
Personne ne peut nier que les réseaux sociaux posent aujourd’hui un défi majeur à nos sociétés. Ils sont devenus à la fois des espaces d’expression citoyenne, des outils de travail indispensables pour de nombreux Gabonais – entrepreneurs du numérique, journalistes, communicants, créateurs de contenus – mais aussi, malheureusement, des terrains propices à l’insulte, à la diffamation, au dénigrement et à l’invective. Faut-il pour autant punir toute une nation pour les dérives d’une minorité irresponsable ? La question mérite d’être posée avec sérieux.
L’article 14 de notre Constitution ne protège pas l’injure ni la diffamation. Il encadre la liberté d’expression en la reliant à la responsabilité. Ceux qui utilisent les plateformes numériques pour salir, humilier ou attiser la haine violent eux-mêmes cet article qu’ils prétendent parfois défendre. Dès lors, la réponse de l’État ne devrait-elle pas être ciblée, proportionnée et conforme à l’État de droit, plutôt qu’une suspension générale aux effets collatéraux considérables ?
Ayant eu le privilège de faire mes classes au sein de la société civile gabonaise auprès de figures respectées telles que Marc Ona, Jean Rémy Yama, Georges Mpaga, Marcel Libama ou encore feu Hassan Mombo, j’ai appris que la force du combat citoyen réside dans l’argumentaire, la rigueur et la dignité. Jamais ces leaders ne se sont illustrés par l’insulte ou la grossièreté pour faire entendre leurs voix face aux excès du pouvoir d’hier. Les plaintes, les plaidoyers, les débats contradictoires documentés et les recours devant les juridictions compétentes constituaient nos armes.
Cette époque semble aujourd’hui révolue, remplacée par celle des faux profils et de la haine décomplexée. Le « coup de libération » intervenu dans le pays a parfois été mal interprété par certains, comme une autorisation implicite à déverser frustrations et agressivité sur les réseaux sociaux. Des comportements jadis contenus par la peur de la répression se sont mués en une norme inquiétante, au point que l’injure publique est devenue, pour certains, un mode d’expression banal.
Sous la Transition conduite par le Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions (CTRI), force est de reconnaître que ces dérives se sont multipliées. Comparativement à d’autres pays en Transition – Mali, Burkina Faso, Niger ou Guinée – où les autorités ont agi avec fermeté contre les abus numériques, le Gabon a semblé hésiter, laissant prospérer un climat d’impunité sur la toile. Cette tolérance apparente a contribué à banaliser l’incivisme numérique.
Cependant, la réponse ne saurait être une sanction collective. Derrière chaque compte suspendu se trouve parfois un travailleur, une entreprise, une famille qui vit du numérique. Suspendre les réseaux sociaux, c’est fragiliser une économie déjà précaire, réduire au silence des voix responsables et porter atteinte à des droits fondamentaux.
L’urgence est donc à la mise en place d’un cadre juridique clair, moderne et adapté. Plusieurs pays ont montré la voie : l’Australie en restreignant l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 16 ans ; la France en adoptant des mesures similaires pour les moins de 14 ans ; la Chine en développant ses propres plateformes pour encadrer l’usage ; ou encore les États-Unis, où des procédures judiciaires visent les géants du numérique, notamment le groupe Meta, avec l’audition récente de Mark Zuckerberg sur les effets néfastes de ses applications.
Pour ma part, face aux attaques personnelles, j’ai longtemps privilégié le blocage, choix de sagesse pour éviter l’escalade. Mais documenter les abus, constituer des dossiers et, le cas échéant, saisir la justice reste un droit légitime. Nul n’est au-dessus de la loi, pas même derrière un écran.
Mon plaidoyer est simple : que la HAC reconsidère sa décision dans l’intérêt général ; que le Gouvernement et le Parlement dotent le pays de textes législatifs et réglementaires capables de discipliner les usages sans étouffer les libertés. Dans aucun pays au monde, les réseaux sociaux ne sont des zones de non-droit. On peut y échanger librement, mais toujours dans le respect des lois et de la dignité humaine. C’est à ce juste milieu que le Gabon doit désormais aspirer.
Judex MANFOUMBI
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