GABON – Crise de l’eau : un milliard de FCFA perdu chaque jour, symptôme d’un blocage structurel

Libreville — La crise de l’eau potable au Gabon a franchi un seuil critique, révélant bien plus qu’un simple dysfonctionnement technique. Elle s’impose désormais comme un véritable choc économique, sanitaire et institutionnel, dont le coût quotidien est estimé à près d’un milliard de francs CFA. À l’échelle annuelle, les pertes oscillent entre 254 et 376 milliards de FCFA, soit jusqu’à 3 % du produit intérieur brut, selon des estimations croisées de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement.

Une hémorragie économique silencieuse

Ce manque à gagner place la crise de l’eau au rang des principaux freins à la croissance nationale. À titre de comparaison, ces pertes représentent des montants équivalents, voire supérieurs, à certains budgets sectoriels stratégiques, notamment dans la santé ou les infrastructures.

Au cœur du problème : un système d’approvisionnement défaillant, marqué par un taux de pertes techniques et commerciales particulièrement élevé. Près de 48 % de l’eau produite n’est pas facturée, traduisant une inefficacité structurelle du réseau et un manque à gagner estimé entre 38 et 52 milliards de FCFA par an.

Les effets d’entraînement sur l’économie sont multiples. Le secteur agricole, déjà fragilisé par une forte dépendance aux importations (près de 60 % des besoins alimentaires), enregistre des pertes comprises entre 62 et 95 milliards de FCFA. Les industries, quant à elles, subissent des arrêts de production récurrents liés aux coupures d’eau, freinant les investissements et affectant la compétitivité du tissu productif.

Une bombe sanitaire à retardement

Au-delà des agrégats économiques, la crise de l’eau constitue une urgence sanitaire majeure. L’accès irrégulier à une eau potable favorise la propagation de maladies hydriques telles que le choléra, la typhoïde ou l’hépatite A. À cela s’ajoute une recrudescence du paludisme, liée notamment aux eaux stagnantes issues des fuites du réseau.

Le coût sanitaire annuel est estimé entre 87 et 124 milliards de FCFA. Plus préoccupant encore, les données disponibles indiquent qu’en 2025, près de 18 000 décès ont été enregistrés en dix mois, dont une part significative serait liée à l’insuffisance d’accès à une eau de qualité.

Dans ce contexte, les standards internationaux sont sans équivoque : chaque franc investi dans l’eau permettrait d’économiser entre cinq et huit francs en dépenses de santé, soulignant le caractère stratégique de ce secteur.

Une gouvernance sous pression

Face à cette situation, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a fait de l’accès à l’eau potable une priorité nationale, inscrite dans une vision plus large de modernisation des infrastructures et d’amélioration des conditions de vie.

Cependant, malgré cette volonté politique affichée, les résultats peinent à se matérialiser sur le terrain. Cette lenteur d’exécution interroge sur les capacités opérationnelles des structures en charge, notamment la SEEG, ainsi que sur l’efficacité des partenariats engagés, en particulier avec le groupe Suez.

Un épisode récent survenu au sommet de l’État illustre ces tensions. Lors d’une réunion technique, une explication évoquant la loi d’Archimède pour justifier les difficultés d’acheminement de l’eau à Libreville a suscité incompréhension et inquiétude, révélant un possible déficit de maîtrise technique dans la gestion du dossier.

Production vs distribution : un déséquilibre stratégique

L’un des nœuds du problème réside dans une confusion persistante entre production et distribution. Si les efforts engagés portent majoritairement sur la réhabilitation des réseaux, la question de la capacité de production reste insuffisamment adressée.

Or, sans augmentation significative de l’offre, l’optimisation des réseaux ne peut, à elle seule, résoudre les pénuries. Cette approche partielle limite l’impact des investissements et retarde le retour à un équilibre durable.

Des solutions disponibles, mais en attente d’exécution

Dans ce paysage contraint, certaines solutions opérationnelles existent. Des modèles de production décentralisée, reposant sur des centrales modulaires et des mécanismes de financement innovants de type BOOT (Build, Own, Operate, Transfer), sont proposés par des acteurs spécialisés comme le groupe KCI.

Ces dispositifs présentent l’avantage d’être rapidement déployables et de ne pas alourdir la dette publique. Plusieurs projets seraient déjà structurés, avec études et financements disponibles, notamment pour les zones les plus critiques.

Le coût du temps

Le principal enjeu réside désormais dans la vitesse d’exécution. Chaque jour de retard alourdit la facture économique, aggrave la crise sanitaire et accentue les tensions sociales.

Au-delà des diagnostics et des solutions techniques, la crise de l’eau au Gabon met en lumière une problématique plus profonde : celle de la capacité de l’État à traduire une volonté politique en résultats concrets.

Entre inertie administrative, insuffisances techniques et défaut de coordination, les causes du ralentissement restent à clarifier. Mais une certitude s’impose : dans un contexte où les pertes se chiffrent à un milliard de FCFA par jour, le temps n’est plus un luxe, mais un facteur critique.

En définitive, la crise de l’eau au Gabon n’est plus une question de moyens ou de solutions, mais bien de gouvernance et d’exécution.



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